Il y a deux ans, nous avions découvert le film "Les Légendaires" au festival d’Annecy lors d’un Work-In-Progress. À l’occasion de sa sortie en salle, nous avons eu l’opportunité d’assister à une avant-première et d’échanger avec Patrick Sobral, créateur de la BD adaptée en long-métrage d’animation, et Guillaume Ivernel, réalisateur du film. Ils reviennent pour nous sur les multiples défis d’adaptation et de production, désireux de séduire autant les fans de la première heure que le public international.



ℹ️ Cette interview existe également à l'écrit. 

Cartoon Fantasy : Bonjour à vous deux. Avant de commencer, je souhaitais vous adresser personnellement un petit mot. Je pense que j'ai été marquée par vos imaginaires à tous les deux. Guillaume, je me rappelle encore de ma séance de Chasseurs de Dragons. C'était dans un petit cinéma au Pays Basque, chez ma grand-mère et je m'en rappelle encore. Et Patrick, la BD Les Légendaires représente beaucoup pour moi : je l'ai découverte lorsque j’étais à l'école primaire et elle a ponctué plusieurs étapes de ma vie, de mes années collège, lycée jusqu’à aujourd’hui.

🖌️Patrick Sobral : C’est gentil, merci.

CF: Et je pense que ça m'a beaucoup influencée à travailler dans l'animation et à développer moi-même des imaginaires. Alors rien que pour ça, je vous remercie.

🖌️🎥 Patrick Sobral et Guillaume Ivernel : C’est gentil, merci beaucoup.

© Bac Films Distribution
© Editions Delcourt

CF : Et je revêts maintenant ma casquette de journaliste (rires) et je vais passer à la première question. Pouvez-vous revenir ensemble, sur les défis techniques que vous avez rencontrés pour adapter la BD en long métrage 3D ?

🖌️ Patrick Sobral : Pour le coup, la technique, c’est toi. 

🎥 Guillaume Ivernel : Un des premiers défis techniques, c’est qu’il fallait faire un film de qualité internationale avec des budgets français. Donc c'est vrai que ce n’est pas toujours simple. Mais j'ai eu deux chances sur ce film-là. La première, c’est la confiance de Nathalie Gastaldo Godeau, la productrice et celle de Patrick lorsqu’iels m'ont confié le film. La deuxième, c’est d’avoir eu des superbes équipes. Et c'est comme ça qu'on arrive à faire ce genre de film en France. C’est grâce au savoir-faire des bon·nes technicien·nes, des bon·nes artistes et à leur volonté. De ce côté-là, iels me l’ont vraiment prouvé qu'iels en avaient. Aussi, en ce qui me concerne, un des plus gros défis, ça a été de ne pas trahir la BD Les Légendaires. 

🖌️ Patrick Sobral : Mon approche à moi, elle était plutôt du côté artistique et scénaristique. Déjà scénaristique, parce qu'il s'agissait de savoir quel genre d'histoire on allait raconter. J'ai été impliqué très tôt dans le scénario et une de nos premières approches était d'adapter les albums eux-mêmes, alors qu'en fin de compte, ce qui s'est avéré être le bon choix, c'était plutôt de proposer une nouvelle approche de l'histoire. Ça fait 20 ans que la série existe, donc il fallait à la fois contenter les fans de la première heure, répondre à leurs attentes en respectant l'univers des Légendaires, mais également proposer quelque chose de nouveau, qu'ils n'aient pas l'impression de voir une histoire qu'iels connaissent déjà par cœur. L’idée était d'avoir un film introductif pour permettre à tous·tes celleux qui ne sont pas familier·ères de l'univers des Légendaires de le découvrir pour être au même niveau que les fans. Même si le marché de la BD en France est très fort et malgré le gros succès BD que représente Les Légendaires, il fallait que le film soit également perçu à l'international. À l'international, Les Légendaires n’est pas du tout connu donc il fallait que le film serve vraiment d'introduction.

Exposition Les Légendaires au Festival d’Angoulême © Franck Lagier Le Populaire

CF : Même si l'idée principale était de ne pas trahir l’univers de la BD, il y a eu quand même des modifications faites dans le film.

🖌️ Patrick Sobral : Oui, elles n'ont pas été dûes au hasard, parce que très vite, en discutant avec la productrice, on s'est dit qu’il fallait oublier le côté manga. C'est un médium très populaire en France et ça a sans doute participé au succès de la BD Les Légendaires, mais à l'international le côté manga est beaucoup moins bien perçu, voire inconnu. Si on avait dû garder ce graphisme manga le film n’aurait ciblé qu’une niche particulière de fans. Donc je savais qu'il fallait s'en éloigner ; vers quoi ça allait tendre, ça, je ne savais pas. Guillaume et son équipe ont proposé une nouvelle approche, plus photoréaliste d'un point de vue technique, mais également vers un graphisme plus occidental — cartoon peut-être —, notamment grâce au travail de Valérie Hadida, la chara-designeuse du film.

Jadina designée par Valérie Hadida © PAN 2024

🎥 Guillaume Ivernel : Alors qu’au contraire ce qui m'a attiré, c'est le côté manga, justement. Mais dans le côté manga, ce qui m'a intéressé dans Les Légendaires, c'est en particulier la mise en scène. J'ai toujours été biberonné à l'animation japonaise, comme Patrick d'ailleurs, c'est ce qui nous a réunis. Je ne connaissais pas la BD Les Légendaires, ce n'était pas ma génération, mais par contre ce que j'ai tout de suite vu, c'est l'influence manga, et tout ce que je regardais quand j'étais petit, c'est-à-dire de Récré A2 jusqu'au Club Dorothée. L’animation japonaise a toujours été mon école principale, parce que j'estime que les Japonais font plus du film d'animation que du dessin animé. Cette différence se ressent beaucoup par la mise en scène. Donc quand je dis que c'est le manga qui m'intéressait, ce n’est pas forcément trop au niveau du design, mais plus au niveau de la mise en scène.

@ Editions Delcourt 2024

Et puis après, comme dit Patrick, on a retravaillé tous les personnages, ça a été beaucoup d'échanges. Passer de personnages dessinés au crayon et s'imaginer ce que ça allait donner plus tard, ce n'était pas simple pour lui.  Il y a Brad Bird, le réalisateur des Indestructibles, qui dit : « L'animation, on se pose des questions toutes les dix minutes et on aura la réponse deux ans après. » Donc déjà pour moi, c'était compliqué, mais ça l’était encore plus pour Patrick, qui n'avait jamais fait d'animation. Il m'a fait confiance et j'espère qu'il ne regrette pas (rires), mais je n'ai pas l'impression. Une des grandes difficultés était de réussir à se projeter. Moi, c'est mon métier, mais Patrick, lorsqu’il fait ses plans, il entrevoit immédiatement ce à quoi ça va ressembler, contrairement à l’animation. Nous avons beaucoup échangé afin d’obtenir le meilleur résultat.

CF : Patrick, au vu de votre engouement autour du film, vous avez l'air très heureux de cette adaptation.
🖌️ Patrick Sobral : Oui ! Le film représente huit années de production, six à partir du moment où Guillaume a rejoint le projet. Donc il y avait beaucoup d'appréhension, d'émotion et aussi le besoin d'être rassuré aussi à certains moments de la production. Même s'il est vrai que j'ai découvert le film entièrement fini et monté lors des avant-premières en novembre, je ne découvre pas le film sans être jamais intervenu dessus : j'ai suivi sa production depuis le début puis ponctuellement à des moments clés de la production. Et le moment qui m'a le plus conforté et rassuré sur ce qu'allait être le résultat final, c’est la découverte de l'animatique du film, c'est-à-dire la partie storyboardée animée, avec déjà des voix même non définitives et quelques musiques qui m’ont donné une idée de la mise en scène. Et c'est grâce à ça que j'ai pu enfin me projeter sur ce qu'allait être le film. Et là, j'ai été conquis. J'ai même versé ma larme, parce que j'ai été ému de découvrir ce que ça allait être. 

CF : C'est vrai que le style réaliste de l'Unreal, le moteur utilisé pour le film, donne une tout autre dimension à cet univers.

🖌️ Patrick Sobral : Au départ, j’avais peur que ça ne se mélange pas bien, le côté décor ultra réaliste avec des personnages cartoon. Je me suis dit que ça n’allait pas marcher. Guillaume m'a rassuré : « Non, tu vas voir, on va travailler ça d'une façon qui fait que tout va s'incorporer. » Parce que dans ma BD, je ne suis pas du tout un créateur de décors et, quand il y en a, ils ne sont pas du tout réalistes. Mes personnages ne le sont pas non plus donc tout est à peu près au même niveau. Le film aussi, tout est au même niveau, mais dans un autre genre graphique. Et moi, je n'arrivais pas à appréhender encore ce nouveau genre graphique. Je voyais des décors fabuleux, les concept arts magnifiques faits par Guillaume, mais je n'imaginais pas mes personnages dedans parce que je les visualisais encore trop comme iels étaient dans la BD. À mes yeux, il y avait un trop fort décalage. J'avais presque envie de dire : « les décors sont trop beaux, ça ne va pas aller avec les personnages. » (rires)

Exemples de décors du long-métrage réalisés avec l’Unreal Engine © Pan 2024

🎥 Guillaume Ivernel : De mon côté, j'avais déjà eu la problématique sur Chasseurs de Dragons : c’était la première fois que j'avais commencé à aborder cet état d'esprit-là, c’est-à-dire d'avoir des personnages cartoons avec textures et décors photoréalistes. Je me souviens qu'à l'époque, il y avait beaucoup d'artistes chez Mac Guff Ligne, qui m'avaient dit « mais ça ne peut pas marcher ton truc, tu verras ». Mais moi, j'étais convaincu du contraire. Et quand on a commencé à entrevoir les premières images, on s'est aperçu que ça fonctionnait.

CF : Et en plus de tous ces défis d'adaptation, est-ce que vous avez senti une pression supplémentaire sur vos épaules, étant donné que c'était le premier projet d'animation de Pan européenne ? Comment s'est passé votre travail avec Nathalie Gastaldo Godeau ?

🎥 Guillaume Ivernel : En fait, il y avait des défis dans tous les sens. Déjà, satisfaire les fans de la BD, parce que pour certain·es, Les Légendaires c'est vraiment toute leur vie. Iels sont assez hardcore, donc à mes yeux il fallait absolument qu'iels aiment le film. Alors tous·tes n'aimeront pas parce qu'on ne peut de toute façon pas plaire à tout le monde. 
Il y avait effectivement la Pan Européenne, qui est devenue Pan Animation pour le film, qui n'avait jamais fait d'animation. Bien que j’en aie déjà fait quelques-uns, iels n'étaient pas forcément super rassurés. Même chose pour Patrick. Donc, il y avait beaucoup de  défis sur tous ces aspects-là, en particulier sur celui d'essayer de rassurer les gens. Et ce qui a été agréable pour moi, c'est que tous ces gens-là m'ont fait confiance, malgré leurs appréhensions. Je ne sais pas si j'ai été convaincant (rires), mais dans tous les cas, iels ont cru en moi. Nous avons aussi beaucoup échangé pour arriver au film final.

CF : Avec toutes les recherches et développement déployés pour ce projet et avec les easter eggs que l’on peut trouver dans le film – l'affiche de recherche d'El Diablo ou encore, (spoiler / dans la scène finale du film avec la voix d'un certain personnage) – est-ce que Les Légendaires 2 est une idée qui pourrait voir le jour ?

El Diablo @Editions Delcourt 2024

🖌️ Patrick Sobral : C'est plus qu'une idée en l'air, c'est une volonté de faire un deuxième et un troisième volet ! On a discuté de plein de possibilités. C'est pas pour rien, justement, qu'il y a cette petite scène finale qui semble présenter une suite, du moins, le futur grand méchant d'un prochain film. On est déjà à l'écriture depuis plusieurs mois avec Antoine Schoumsky, l'autre scénariste du long-métrage. Mais ce sont les entrées qui sont décisionnaires des éventuelles suites. Un film d'animation, c'est quand même très long à faire ; on prend donc de l'avance sur la partie scénaristique, qui est peu coûteuse, bien qu’elle prenne du temps. 

Lorsque le feu vert sera donné Guillaume pourra s’atteler immédiatement à ce nouveau film. On va travailler conjointement sur toute la partie graphique, car les suites exploreront de nouveaux univers, de nouveaux décors et de nouveaux personnages. Bien que ce soit une suite, l’idée est de proposer du neuf visuellement. Tout ça va être très excitant, mais on va essayer d’avoir un temps de production plus court que ce que nous a demandé le premier film. 

🎥 Guillaume Ivernel : Et puis une heure et demie, même s'il y a beaucoup, beaucoup d'univers, c'est assez court pour moi. Il y avait des tas de choses que j'avais en tête lors du premier, que j'aimerais bien tester dans le deuxième.

🖌️ Patrick Sobral : Pareil pour moi : dans les premières versions du scénario que j'avais écrites, j'avais crayonné des scènes avec des créatures fantastiques gigantesques ressemblant un peu à des dinosaures. Il y a des domaines sur lesquels on n'a pas pu beaucoup s'étendre dans le film, par exemple on voit très peu de montures, on y voit plutôt des engins volants. On va peut-être aller dans ce deuxième film vers un côté un peu plus Fantasy que SF comparé au premier long-métrage, comme par exemple la découverte de cités mystiques et de magie. L'univers des Légendaires est très vaste et si on devait s’arrêter ce n’est pas dû à un manque d'idées.

CF : En attendant de penser au Légendaires 2, il y a le premier volet, Les Légendaires, qui sort au cinéma le 28 janvier. J'ai hâte que tout le monde le découvre parce que je l'ai adoré. Merci à vous deux !

🖌️ Patrick Sobral : Merci beaucoup.

🎥 Guillaume Ivernel : Merci.


Nous remercions chaleureusement Patrick Sobral et Guillaume Ivernel pour leurs réponses, ainsi qu'Alexis Rubinowicz de l'agence AR Presse, Charline Toulza et Juliette Devillers de l'agence Cartel pour l’organisation de cette interview. Merci également au Musée de Cluny pour l’accueil et les équipes de PMA Film & Télévision France pour la captation de l’interview.

Fin de l'article

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29/01/2026 à 14h00 : correction des crédits en fin d'article