Affiche Predator

En 38 ans d'existence, la franchise Predator ne s'était pas encore essayée à l'animation. Avec le film d'animation "Predator: Killer of Killers", on replonge avec plaisir dans cet univers de science-fiction mature et brutal. Visuellement, l'animation apporte définitivement un souffle de liberté, mais le scénario est frileux dès qu'il s'agit de renouveler la recette originale, jadis gagnante, mais aujourd'hui essoufflée.



Predator est un film culte de science-fiction des années 1980. Il raconte la traque d’un groupe de soldats d’élites américains par un chasseur extraterrestre qui les élimine un à un. Au fil des années, le film a connu plusieurs suites et la saga compte aujourd’hui 7 opus répartis sur 38 ans d’existence. 

Le 6ᵉ film — le premier en animation — est celui qui nous intéresse aujourd’hui : Predator Killer of Killers, réalisé par Dan Trachtenberg et sorti en 2025 sur la plateforme Disney +.

La recette traditionnelle Predator

La place de Predator: Killer of Killers dans la saga Predator

Comme beaucoup de films cultes des années pré-2000, Predator a été embarqué dans un régime de sur-exploitation des franchises. Depuis les années 2010, nous avons vu une intensification de la production de suites, de remakes, de reboots et de préquels. L’objectif pour les studios est de miser sur le pouvoir de la nostalgie, de sécuriser un public et de s’assurer ainsi une sécurité financière en minimisant les risques. C’est pour cela que ces suites de films ont tendance à vouloir reproduire la recette des originaux — à coup de références, de retours d’acteur·ice, etc — plutôt que d’avoir une identité propre.

📊 Nous avons produit une infographie qui met en évidence l'inflation des productions issues de franchises. Vous pouvez la consulter en cliquant dessus. ⬇️

Après deux films aux retours mitigés (Predators 2010), voire mauvais (The Predator 2018), la franchise Predator a connu un nouveau souffle avec le film Prey (2022) du réalisateur Dan Trachtenberg. Le succès critique du film a permis au réalisateur de se voir remettre le contrôle de la franchise par Disney (détenteur des droits) ainsi que de donner un élan d’espoir sur la qualité des prochains films.

Predators (2010)
The Predator (2018)
Prey (2022)

Actuellement au cinéma sort le nouveau film de la franchise, Predator Badlands. Avec ce film, le réalisateur Dan Trachtenberg semble prendre des risques en s’éloignant de la recette traditionnelle Predator, plaçant l’extraterrestre dans une position de protagoniste. Toutefois, avant ce pari risqué, le réalisateur a sorti un autre projet Predator la même année, plus discret et plus inattendu : le film d’animation Predator: Killer of Killers.

Predator, réalisé par John McTiernan en 1987.

Du Predator à l’ancienne

Predator: Killer of Killers s’inscrit comme un pur film Predator, fidèle à l’esprit du premier et du deuxième film. Cependant, il possède deux caractéristiques combinées qui le démarquent nettement de tous les autres films de la franchise. D'une part, c'est un film d’animation, ce qui est particulièrement surprenant pour une saga culte de SF, violente, à destination des adultes ; d'autre part, c'est un film anthologique. D'autres anthologies ont connu leur déclinaison animée (Star Wars: Clone Wars, What if...?), mais le public des films originaux était familial. C'est de fait une association audacieuse, car la franchise Predator est particulièrement mature.

Le predator Berzerker de l'acte 1.

 Constitué de 3 segments, chacun va mettre en scène un predator, un humain et un environnement différents — une guerrière viking, un ninja du Japon féodal et un pilote durant la Seconde Guerre mondiale. On commence par nous présenter la proie que le predator a choisie, sa force, sa personnalité, sa nature de guerrier. Et ensuite, à la moitié du segment, se révèle totalement le predator, et le combat entre lui et sa proie commence. En 20 minutes, le réalisateur a réussi à condenser le schéma typique d’un film Predator. Le résultat est très efficace. Les personnages sont très bien introduits et caractérisés. On s’attache très rapidement à eux et ainsi le combat contre le predator n’en est que plus palpitant. Les segments sont bien rythmés, violents, gores, avec des choix de mises en scène intéressants (plan-séquence, segments muets, etc.).

Un film sanglant.

Predator en animation : plus fou, plus fun, plus libre

L’anthologie animée : plus de possibilités

Depuis la sortie de Spider-Man: Into the Spider-Verse il y a 7 ans, son style visuel exerce une grande influence sur les nouveaux films d’animation. Predator: Killer of Killers ne fait pas exception. On retrouve la technique d’animation 3D du cel-shading, un modèle d’éclairage non photoréaliste qui donne un aspect 2D à l’image. Mais, contrairement au film de Sony production, Predator: Killer of Killers n’est pas un film à haut budget. Étant un film de plateforme et non à destination du cinéma, il a disposé de moins de moyens. On le constate lorsque le film nous propose une animation saccadée à certains moments ou des textures parfois inconsistantes. Cependant, ces défauts n’entachent pas les qualités nombreuses et indéniables du film.

3 segments, 3 proies.

En tant qu’anthologie, le film nous montre différents environnements — des terres enneigées, un château du Japon féodal et les cieux en guerre de la Seconde Guerre mondiale — et personnages — une guerrière, un ninja et un pilote — avec chacun leurs caractéristiques propres. Et à chaque fois, il va les exploiter avec créativité. La chorégraphie des combats est très bien menée, l’action est claire, dynamique, fun, et bien sûr violente, comme on peut l’attendre d’une œuvre Predator. Sur ce dernier point, l’animation a un côté cathartique : elle permet une grande liberté et inventivité dans les combats et les mises à mort, ce qui n’est pas aussi aisément réalisable dans un film en prises de vues réelles. Le film peut ainsi être ressenti comme un véritable exutoire pour les fans de la franchise, car le réalisateur a réussi à condenser et démultiplier les points jouissifs des œuvres predator.

De prises de vues réelles à animation : s’éloigner du vraisemblable

L’avantage de l’animation comme medium est la large liberté qu’elle permet dans le mouvement qu’elle montre à l’écran. Les combats peuvent être plus fous, plus excentriques, et par conséquent, moins réalistes. À une certaine échelle, cela reste discret, voire presque invisible aux yeux de celleux qui n’y prêtent pas attention — un personnage qui saute un peu trop loin, un autre qui esquive un coup avec une vitesse improbable ou qui effectue des prouesses physiques exagérées. Nous avons tendance à être plus tolérant envers la vraisemblance quand il s’agit d’animation : face à une image dessinée, nous nous détachons instinctivement du réel.

Un combat aérien impressionnant.

Ce rapport au réel de l’animation est une épée à double tranchant. Là où on peut voir un avantage à s’affranchir des contraintes physiques, on peut aussi voir dans l’irréalisme un défaut qui nous sort de l’œuvre. Le troisième segment — celui du pilote lors de la Seconde Guerre mondiale — est caractéristique de ce problème. En effet, la chorégraphie aérienne du combat contre le predator, bien que très fun et divertissante, est exagérée à tel point que son irréalisme frôle le cartoonesque. On perd alors en implication pour ce segment, qui est en conséquence le plus faible des trois.

De plus, un détail intéressant à soulever, la franchise Predator appartient au domaine du film de prise de vue réelle. Le public cible de Predator: Killer of Killers n’est pas un public habitué à l’animation et à ses codes ; il est donc possible que son format animé, et les conventions qui l’accompagnent, en laissent une partie sur le carreau.

Le traitement d’une franchise

Enrichir le lore

Le codex du chasseur.
« Parcours les étoiles et cherche seulement les proies les plus puissantes.
Elles seront tes futurs trophés. Deviens le tueur de tueurs. »

Lors de la création d’un nouveau film au sein d’une franchise, les studios sont face à un choix : miser sur la sécurité ou sur le risque. Le premier est la solution de la facilité. On refait un film proche de l’original pour éviter toute critique et tenter ainsi de reproduire un succès passé qui continue de séduire. Le problème, même si le film est réussi, c’est qu’en ne changeant rien et en n'ajoutant rien, on n’apporte rien à la franchise. Le second choix est de lui apporter quelque chose de nouveau. Que ce soit en tentant d’expliquer les origines d’une créature avec un préquel (PrometheusAlien Covenant), ou bien de la montrer dans des situations inédites (Predator Badlands). Le risque est alors qu’en modifiant un lore, on risque de braquer les spectateur·ices si l’on ne les convainc pas ou de proposer un ajout qui ne soit pas à la hauteur des attentes et des ambitions.

Le predator et le ninja

Même si en choisissant la sécurité, on peut obtenir un film agréable et satisfaisant, pour faire pleinement vivre une franchise, il est nécessaire de lui apporter de la nouveauté. Et c’est ce que fait le quatrième segment du Predator Killer of Killers.

 

— Début de la partie spoiler —

Durant ce segment, de nouveaux éléments de lore sont introduits : on apprend l’existence d’un roi Predator, ainsi que le fait que les proies victorieuses de leur affrontement contre un predator sont récupérées, gardées en cryogénisation, puis forcées à combattre dans une arène pour le divertissement du peuple des Predators (les Yautjas).

L'imposant roi Predator
— Fin de la partie spoiler —

 

Ces ajouts fonctionnent, car ils sont crédibles et cohérents avec ce que l’on sait déjà du predator et de son caractère. Ce sont des éléments concrets qui apportent de la nouveauté sans effacer ou contredire ce qui a été établi précédemment. 

L’épuisement d’une recette

Le réalisateur Dan Trachtenberg semble réussir à mixer prudence et risque, mais la sécurité reste majoritaire. Le film reste une répétition du premier, puisque seulement le dernier quart apporte de la nouveauté. Il repose donc surtout sur la nostalgie, comme beaucoup de suites de franchise aujourd’hui. 

En restant ainsi proche du film originel, l’illusion que l’on peut avoir, c’est de croire que la créature, le héros ou la franchise est « protégée ». Cependant, à force de répéter la même formule (un humain chassé par un predator), on finit par l’affaiblir. Ce chasseur extraterrestre, quasi invincible dans le premier film, perd progressivement son aura à force d’échouer à chaque fois. Il reste redoutable, mais devient finalement une créature comme les autres, vulnérable et tuable — comme le soulignait Dutch : « S’il peut saigner, on peut le tuer ! ».

Torres, la proie du 3ème acte

Ce constat fait se poser une question : les futurs films Predator peuvent-ils être autre chose que des copies de l’original pour fonctionner ? The Predator de 2018 avait tenté de s’en écarter, mais pour un résultat très mauvais, tant sur le plan artistique que commercial. Cela signifie-t-il que la seule voie possible est de s’éloigner le moins possible, comme Predator Killer of Killers — apporter un peu de sang neuf, mais en restant majoritairement proche du modèle original ?

Non, les films Predator ne sont pas condamnés à n’être que des répétitions plus ou moins bonnes du premier film. Ils peuvent explorer d’autres voies, tenter d’autres choses. La clé : faire un bon film et surtout un film honnête. Si le film est bon, il trouvera son public. Certes, une partie des spectateur·ices refusera toujours le moindre changement, mais dans l’ensemble, si le film est sincère et réalisé avec du cœur, le public suivra. Néanmoins, c’est une démarche qui semble de plus en plus difficile à appliquer avec un producteur comme Disney, qui étouffe la créativité de ses réalisateur·ices et mise notamment sur la nostalgie.

 

Conclusion

Predator Killer of Killers est un film très agréable à regarder. Il est rythmé, dynamique et violent : tout ce qu’on souhaite d’un film Predator. Il surprend même en enrichissant le lore d’une manière réussie. Il a de bonnes chances de plaire aux fans de la franchise Predator qu’à celleux qui ne sont pas familier·es de l’univers.

Toutefois, ce film interroge sur l’avenir de la saga. La nouveauté est-elle possible pour la franchise ? C’est une question à laquelle le prochain film du réalisateur actuellement au cinéma, Predator Badlands, tente d’apporter une réponse avec un postulat radicalement différent, celui de placer un predator en tant que protagoniste.

Fin de l'article
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Par Roxane