15 min
Critiques
MIYU Distribution au Festival de Cannes 2026
4 courts métrages audacieux réalisés par des femmes
29 juin 2026
Par Kyuu , Les4elements , Roxane , Zel
Du 12 au 23 mai s’est tenu le Festival de Cannes, l’un des festivals les plus connus de l'industrie cinématographique. Bien que Cannes soit axé sur les films “live”, le cinéma d’animation arrive à se faire une place. Que ce soit en compétition en Sélection Officielle, ou bien dans des sélections parallèles comme la Quinzaine des Cinéastes ou bien la Semaine de la Critique, l’animation n’a pas à rougir face au reste de la programmation. Cette année, plusieurs courts-métrages du studio d’animation MIYU ont été sélectionnés au festival de Cannes. Roxane, Quentin/Kyuu, Julien et Zel vous en proposent un tour d’horizon.
Eri
| Réalisatrice | Honami Yano |
| Production | MIYU Production, Au Praxinoscope (co-production) |
| Distribution | MIYU Distribution |
| Pays | Japon, France |
✍️ Critique écrite par Camille / Zel
Après Chromosome Sweetheart et A Bite of Bone, Honami Yano est de retour avec son nouveau court-métrage, Eri. Sur ce nouveau film, la réalisatrice est encadrée par Koji Yamamura, véritable figure de proue de l'animation indépendante japonaise et du court-métrage nippon, qui intervient ici en tant que superviseur de production.
Présenté à Cannes dans la section Quinzaine des Réalisateurs, le court-métrage suit une jeune vache Holstein nommée Eri, qui donne son nom au court-métrage, et qui tombe amoureuse de Sawa, une jeune vache brune. Mais dans le monde d’Eri, mettre bas est une priorité pour survivre…
Adapté du roman Hoka ni Dare ga Iru/Who Else Is Here de Kasumi Asakura, le court-métrage de Honami Yano apporte encore plus de profondeur au livre. Si le roman situé au Japon mettait en scène l’amour d’une femme envers une autre, le choix de Honami Yano de transposer cette histoire dans le monde bovin est tout à fait ingénieux. Ici, trouver un taureau et donner la vie à un veau devient le seul moyen de survie. Si elles mettent du temps à remplir ces fonctions, les vaches sont « enlevées par un camion » (dixit des personnages). C’est malheureusement un sort que connaîtra une vache du troupeau d’Eri.
La réalisatrice confronte avec ingéniosité l’identité LGBTQIA+ d’Eri face à l’hétéronormativité et la pression sociale d’avoir des enfants symbolisées par l’industrie laitière et les abattoirs. Le court-métrage dénonce ainsi la réalité de cette industrie. Il faut savoir que les vaches laitières sont inséminées artificiellement à répétition pour donner naissance à des veaux jusqu’à épuisement. Sélectionnées génétiquement et alimentées pour produire toujours plus de lait, les vaches en produisent 6 700 litres par an, ce qui représente 4 fois les besoins en lait d’un veau. Une telle productivité s’accompagne souvent de boiteries et d’inflammation des mamelles, et signifie une courte vie. Lorsqu’elles ne produisent plus suffisamment, ou qu’elles tombent enceintes plus difficilement, les vaches sont « réformées », c’est-à-dire envoyées à l’abattoir. L’âge maximal des vaches dans ces conditions réduit drastiquement, passant d’une espérance de vie de 20 ans à 8 ans.

Eri voit en son dévouement profond et son amour sans faille pour Sawa — qu’elle surnomme Paradis — son unique moyen d'affronter sa condition et ce monde cruel. L’obsession d’Eri pour l’être qu’elle aime la pousse à agir de manière irrationnelle envers elle-même. Si elle ne peut pas être aussi parfaite que Sawa ou bien être avec elle, Eri s’inflige des punitions comme s’empêcher de baver ou avoir des manières irréprochables pour espérer être assez bien pour la vache sur laquelle elle a jeté son dévolu. Sans Sawa, la vie d’Eri n’a aucun sens, c’est son seul point de repère auquel elle s’accroche désespérément et follement. Malheureusement, les sentiments de Sawa ne sont pas réciproques. C’est une profonde blessure pour Eri qui prendra alors la fuite de ce monde qui n’est pas fait pour elle… La jeune vache Holstein prend presque lae spectateur·rice comme un·e confident·e tout le long du court-métrage, lui exposant à travers plusieurs monologues au ton monotone son état d’esprit, ses désirs envers Sawa et son désespoir. Il en découle une ambiance lourde et mélancolique.
Pour ce qui est des visuels d’Eri, après le pointillisme de A Bite of Bone, la réalisatrice japonaise opte cette fois pour de la peinture acrylique sur celluloïdes. On voit tous les coups de pinceaux qui composent l’image, et combinés à la caméra ultra mobile voire déformante de Honami Yano, son mouvement signature, il en résulte un court-métrage visuellement déstabilisant. L'absence de traits dans certaines séquences permet aux personnages d’encore plus se fondre dans les mouvements de caméras distordus. Cette perspective élargie et déformée permet aux spectateur·rices d’adopter le point de vue d’Eri et son champ de vision de bovine qui s’étend sur environ 330° (contre 120° pour l’homme). Les mouvements de caméras transmettent à merveille l’état d’esprit de la jeune vache, nourri par son amour obsessionnel pour Sawa, ce qui donne des séquences oniriques et symboliques absolument déroutantes.

Le sentiment atypique que peuvent provoquer les visuels d’Eri est renforcé par les musiques de la compositrice Judith Gruber-Stitzer et le sound design signé Masumi Takino. Une atmosphère pesante habite le court-métrage avec des instruments qui paraissent désaccordés et qui se fondent aux meuglements des vaches et aux sons de cloches.
Eri est certes un court-métrage réussi par son ambiance, ses visuels et sa caméra mobile, mais c’est avant tout une adaptation qui sublime le roman d’origine. Honami Yano y insère des idées personnelles, dont celle de situer l’action dans un milieu bovin, y insufflant ainsi de nouvelles thématiques. L'atmosphère sonore et visuelle du court-métrage, certes lourde et particulière, ne conviendra peut-être pas à tout le monde, mais personnellement Eri m’a profondément touchée. J’ai pu ainsi découvrir une réalisatrice formidable dont je compte bien suivre le travail à l’avenir.
| 🔗 Sources : |
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Dernier Printemps
| Réalisatrice | Mathilde Bedouet |
| Production | Les Films du Chou, Luzeronde Films |
| Distribution | MIYU Distribution |
| Pays | France |
| ⚠️ Avertissement |
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| Cette critique de film traite d'agression sexuelle, de grooming, de manipulation et d'emprise. |
| 📄 Synopsis |
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| Marion et Camille, 15 ans, sont inséparables. Elles arrivent sur une île du sud pour leur dernier voyage scolaire, enthousiastes et pleines d’attentes. C’est le temps des premières fois, et la fin abrupte de l’insouciance. |
✍️ Critique écrite par Quentin / Kyuu
Après Été 96, auto-fiction basée sur ses souvenirs d’enfant, Mathilde Bedouet s’attaque cette fois-ci à une période charnière : l’adolescence. Ici aussi, on est à la plage pendant les vacances d’été, mais cette fois-ci on est assez grand·es pour y aller sans les parents.
On ne peut s’empêcher d’y voir un prolongement du premier film ; la réalisatrice ne place pas l’action de nos jours, mais parle d’une époque qu’elle connaît, quelque part au début des années 2000. Dès le début, une seule ligne de dialogue nous permet immédiatement de situer l’action : « Marion je te préviens, je te rachète pas de crédit avant la fin du mois ». Comme la série Samuel d’Emilie Tronche, le film saura sans nul doute parler aux millenials qui ont vécu leur adolescence durant ces années-là.
Tout comme dans Été 96, Mathilde Bedouet utilise à nouveau sa technique fétiche des crayons de couleur pour créer un trait vibrant et dynamique. Même les images fixes semblent constamment en mouvement grâce aux couleurs irrégulières du crayon. Une illusion renforcée par l’usage de la rotoscopie à nouveau, qui donne une espèce de nonchalance et un constant micromouvement aux personnages. Malgré le recours au cinéma en prise de vue réelle, la réalisatrice se sert adroitement des deux médiums de manière complémentaire. La rotoscopie pour la précision du jeu d’acteur, et l’animation pour transmettre les émotions et sensations. Comme pendant cette partie de volley, où sous l’effet de l’insolation, les personnages se déforment et prennent l’apparence de simples tâches de couleurs.

Et en même temps, ces crayons de couleurs parlent d’un passage, celui de l’enfance à l’adolescence. La fin des jeux d’enfants pour rentrer dans le monde des adultes.
Le court nous plonge dans une situation tristement banale d'abus de position dominante, avec l'effraction dans l'intimité d'une adolescente, au détriment du principe du consentement éclairé. Les indices égrainés par le film sont autant de stratagèmes discrets de son agresseur, qui nous crient une vérité autrement que par les mots.
Car au milieu des jeux d’ados, des courses d’orientation, des parties de volley-ball, se joue un jeu de séduction entre Marion (l’héroïne) et son moniteur de vacances qui semble avoir entre 20 et 25 ans certainement. Aucun doute n’est permis, il a bien un ascendant sur elle, autant par son âge, que par sa fonction d’encadrant. Et pourtant, ce dernier va adroitement baliser la journée de Marion afin de se rapprocher d’elle et atteindre son objectif. Cette stratégie culmine dans une scène de jeu aquatique, en apparence innocente, qui permet d’achever de faire baisser sa garde à Marion.
Ainsi, lorsqu’il fait mine de l’attendre sur la plage, il n’existe plus aucun autre choix possible dans son esprit, plus aucune échappatoire, le piège se referme déjà. Comment imaginer à 15 ans la possibilité de dévier du « script » ? Peut-être pense-t-elle qu’elle lui doit cela, que c’est dans la logique des choses. Sans compter la pression sociale de ses ami·es : Camille, elle, va « bientôt le faire » avec son petit-ami Mehdi. Marion se couche sur le dos et regarde alors les nuages défiler dans ce qui semble être une dissociation.

Détail intéressant du côté de la production, étant donné que la comédienne qui joue Marion est elle aussi mineure, il est assez rassurant de voir la présence d’une coordinatrice d’intimité au générique.
Plus tard, quand Camille propose à Marion de l’accompagner à une soirée, cette dernière lui parle de son agression mais avec les seuls termes à sa disposition : « je suis crevée » (corps éprouvé), « je crois que je vais rentrer » (recherche de sécurité), « je suis désolé » (culpabilité), « j'ai la gerbe » (dégoût), « je crois que j'ai chopé une insolation » (post-rationalisation) ; c'est indicible/ineffable. Sur le moment Camille ne comprend pas et part fâchée.
Mais le lendemain, que reste-t-il de cette dispute ? La sororité et l’amitié, comme nous le montrait déjà le premier plan du film avec Marion en train de faire tourner entre ses doigts un pendentif en forme de demi-cœur brisé ; l’autre moitié appartenant non pas à un garçon, mais à Camille.
L’histoire de passage à l’âge adulte se fait moins suggérée et plus frontale, dans Été 96 il y avait des séquences de rêves, des épreuves intérieures à traverser, là les démons sont bien réels, et il va falloir les affronter et faire le deuil de son dernier printemps sous la bannière de l’insouciance…
Le Bain des Sirènes
| Réalisatrice | Lola Degove |
| Production | Silex Films, Les Astronautes, Panique ! |
| Distribution | MIYU Distribution |
| Pays | France, Belgique |
✍️ Critique écrite par Roxane
Dans Le Bain des Sirènes, la réalisatrice Lola Degrove nous montre le voyage de deux sœurs aux personnalités opposées qui se rendent à leur traditionnel bain du Nouvel An imposé par leur mère, décédée cette année. Ce trajet sera pour elles un véritable voyage introspectif qui leur permettra de s’ouvrir l’une à l’autre et de se rapprocher tout en se confrontant à l’absence de leur mère.
Le thème principal du court-métrage est la sororité. La réalisatrice Lola Degrove parvient à saisir avec justesse et authenticité la relation entre les deux sœurs — les tensions, la complicité, la tendresse, etc. On est totalement absorbé par cette relation, dans laquelle toute personne ayant une sœur (ou même un frère) peut se retrouver. Chaque regard ou grimace échangé entre les deux nous dévoile tout des sentiments et ressentiments existant entre elles.

Et tous ces échanges sont parfaitement retranscrits par le trait de la réalisatrice. Simple et tremblotant, laissant deviner la main de l’artiste, il est profondément humain et renforce l’authenticité de la relation présentée. L’animation en rotoscopie renforce également ce sens du réalisme dans les gestes des personnages. Ces derniers sont épurés de tous détails et effets superflus, mais permettent une palette d’expressions riches et réalistes, tout en nuance.
Les dialogues sont également une grande force du court-métrage. On a la sensation d’être assises à côté des personnages et d’entendre une vraie conversation. Les expressions, les soupirs, les mots murmurés du bout des lèvres — on ressent les émotions derrière chaque parole. Les doubleuses, Mara Taquine et Eva Huault, délivrent leurs lignes avec une justesse qui nous touche en plein cœur.

Tout au long de notre visionnage, nous sommes plongés dans une atmosphère mélancolique mise en image par les couleurs orientées bleu/violet/rose. L’absence de la mère et les épreuves du voyage poussent les deux sœurs à se rapprocher et elles finissent par se reconnecter, toutes les trois, au sein de l’eau.
Adgawa-Ata
| Réalisatrice | Zsuzsanna Kreif |
| Production | Boddah, Avec ou sans Vous, XBO Films |
| Distribution | MIYU Distribution |
| Pays | Hongrie, France |
✍️ Critique écrite par Roxane et Julien
Inspirée par les univers SF du dessinateur Moebius et des couleurs vives du peintre David Hockney, la réalisatrice Zsuzsanna Kreif nous plonge dans le monde coloré d’Adgawa-Ata — un monde sauvage et luxuriant où trois adolescentes, enlevées par une tribu de femmes, vont être soumises à un violent rituel d’initiation.
Le court métrage est un conte sur la féminité et le passage à l’âge de femme.
Dans cette tribu de femmes, nous retrouvons un modèle spécifique de féminité : une féminité standardisée, hypersexualisée et hypercontrolée, qui renvoie à une vision très patriarcale du corps féminin. Les adolescentes sont mises de force face à un rituel de passage à l’âge adulte, les confrontant de force à la féminité, symbolisée par leurs animaux totems : les serpents.
Les trois jeunes filles montrent trois réactions différentes face à cette transformation : l’une est conquise par la tribu mais y perd son individualité, l’autre, effrayée, disparaît, nul ne pouvant échapper au passage à l’âge adulte, tandis que la dernière, plus prudente, prend le temps de découvrir ce serpent — cette féminité. En l’acceptant sans se soumettre aux normes de la tribu, elle s’approprie sa féminité et en propose une vision plus libre et bienveillante.

On pourrait aussi voir dans Adgawa-Ata une allusion à la sexualité comme étape du passage à l’âge adulte. Une image du court-métrage l’évoque particulièrement : la jeune fille prudente se tient au fond d’une plante aux parois humides, dont l’ouverture, semblable à des lèvres, laisse entrer le serpent jusqu’à elle qui la séduit, lui fait découvrir une forme d’extase. On pourrait voir ce serpent comme un symbole phallique, et donc de masculinité. Pourtant, il est ici réinvesti comme un symbole de féminité. C’est un allié que les jeunes filles doivent apprivoiser, associée à une représentation positive de la sexualité féminine.
Ce traitement est intéressant car, dans une société patriarcale et hétéronormée, la sexualité des jeunes filles est souvent associée au danger, à la violence et aux traumatismes, donc représentée négativement. Elle est plus rarement montrée comme ici, épanouissante et envoûtante.
Cet univers est porté par une esthétique colorée et affirmée, qui lui confère une forte identité graphique. La couleur joue un rôle central et symbolique — le parcours de chaque adolescente est associé à une couleur — le vert traduit la peur et la perception d’une transformation inquiétante, presque maladive, le rose évoque une féminité stéréotypée, et le violet renvoie au féminisme et à l’émancipation féminine. Le bleu, quant à lui, est associé à une dimension plus spirituelle et harmonieuse, celle d’un monde divin.
L’animation arrive à donner au monde une vie très organique à travers les mouvements du vivant — ceux des liquides, des serpents, des cheveux et même des corps. Adgawa-Ata n’est pas sans évoquer la série de science-fiction Scavengers Reign qui dépeint également un monde très organique. Ainsi, la réalisatrice a réussi à donner vie à un monde cohérent et envoûtant, doté de peuples, de cultures, de divinités, d’une faune et une flore bien à lui.
Adgawa-Ata possède également un travail remarquable sur le son, réalisé par Péter Benjámin Lukács (concepteur sonore) et Natalie Szende (compositrice). Celui-ci enrichit le caractère expérimental et disruptif de l'œuvre et participe grandement à nous plonger dans un univers aux règles qui sortent de l’ordinaire.

Généralement, le sound design (bruitages, ambiances et sfx) est un art qui se veut discret, se contentant de rendre le plus fidèlement ce qui se passe à l’image : un bon sound design est un sound design qu’on ne remarque pas. Toutefois, dans ce court-métrage, les règles de l’art volent en éclat, pour notre plus grand plaisir. Plus qu’un simple habillage sonore, le sound design du film attire l’attention et a beaucoup de choses à nous raconter. Ainsi, les talons hauts des femmes deviennent les percussions inquiétantes de la musique, les longs ongles des cheffes de la tribu et les gémissements rythment l'œuvre de façon très organique.
Du côté de la composition musicale, on retrouve des colorations électroniques qu’on n’attendait pas à première vue, mais ce décalage sert parfaitement à intensifier le registre horrifique et l’atmosphère mythologique. C’est la rencontre de la techno berlinoise avec la transe chamanique, imaginée par la compositrice Natalie Szende.
En somme, c’est un film qu’on appréciera d’autant plus au cinéma (au festival de Cannes ou d’Annecy 2026, par exemple), pour profiter de l’animation et des couleurs sur grand écran et d’un son spatialisé qui révélera davantage de ces nuances artistiques.