Le Corset © Eddy Cinéma

Lors du festival d’Annecy 2025, nous avons pu assister au Work In Progress (présentation d’une œuvre en cours de production) du prochain film de Louis Clichy. Sélectionné au Festival de Cannes cette année dans la catégorie « Un certain regard » , c’est le moment idéal pour en apprendre plus sur la fabrication de ce long-métrage sous tous ses aspects. Découvrez « Le Corset », un film d’auteur délicat et sensible qui unit plusieurs thématiques telles que l’industrialisation de l’agriculture, les rapports familiaux complexes mais surtout la perception du handicap dans les années 80.



📄 Synopsis
« Christophe, un garçon de ferme de 11 ans négligé par son père, s’ennuie tellement qu’il se met à pencher la tête, au point de tomber. Il tombe partout, tout le temps, et envoie même le tracteur familial dans le fossé. Loin d’attirer l’attention de son père, il déclenche sa colère… et récolte un corset orthopédique. Engin de torture pour un enfant avec autant d’énergie, et tout ça pour l’empêcher de pencher. Tant pis, s’il ne penche pas, lui, c’est le monde qui penchera ! Christophe se découvre alors un superpouvoir d’imagination : celui de faire basculer l’horizon, et de tout envoyer valser… »

Un retour aux sources après de grosses productions

Le panel de ce film en pleine production a commencé par la présentation des différent·es intervenant·es travaillant sur Le Corset à savoir, Chloë Aubert cheffe-animatrice, les producteur·rices Céline Vanlint et Nicolas De Rosanbo du studio Eddy, Cécile Guillard la directrice artistique et enfin le réalisateur Louis Clichy. 

Avant de présenter Le Corset, revenons d’abord sur le parcours de son réalisateur : Louis Clichy. Ce dernier signe deux court-métrages Mange ! et À quoi sert l’amour  au début des années 2000, qui seront remarqués à l’autre bout de l’atlantique par le studio Pixar.

Mange !
À quoi sert l’amour

Là-bas il officie en tant qu’animateur sur Wall-E et Là-Haut. Après avoir travaillé aux États-Unis, Louis Clichy rentre en France et signe avec Alexandre Astier deux nouvelles aventures d’Astérix au cinéma à savoir  Astérix : Le Domaine des dieux en 2014 et Astérix : Le Secret de la potion magique en 2018.

Wall-E ©1986-2026 Disney-Pixar
Là-Haut ©1986-2026 Disney-Pixar
Astérix : Le Domaine des dieux © SND Groupe M6
Astérix : Le Secret de la potion magique © SND Groupe M6

Filmographie de Louis Clichy

Après avoir travaillé sur des licences connues et auprès de gros studios d’animations, Louis Clichy décide de s’accorder un rêve d’enfance : réaliser son propre long-métrage d’animation. C’est ainsi que naît Le Corset.

Affiche Le Corset © Eddy Cinéma

Visuellement, le film se détache complètement des autres long-métrages de la filmographie du réalisateur par son style. C’est un retour à de l’animation 2D traditionnelle, qui évoque ses premiers courts-métrages. Du côté de ses thématiques, Louis Clichy aborde la transformation du monde agricole et le handicap. L’idée derrière Le Corset a été nourrie par ses propres expériences. Clichy a grandi avec des parents agriculteurs et se sert du harcèlement scolaire qu’il a subi plus jeune pour évoquer la différence et le rejet, bien qu’il n’ait pas vécu la situation de Christophe, son personnage principal. 

 

Handicap, adolescence et agriculture : des thématiques ingénieusement liées

Louis Clichy nous a présenté en détail l’intrigue et les thématiques phares de son long-métrage. Le Corset nous plonge dans les années 80 auprès de Christophe, âgé de 11 ans et de sa famille d’agriculteur·rices composée de ses parents et ses frères et sœurs. En tant que cadet de la famille, Christophe a du mal à trouver sa place et souhaite attirer l’attention. Un jour, le jeune garçon se met physiquement à pencher et cause un accident en utilisant le tracteur qui sert aux récoltes. Celui-ci devient complètement inutilisable. Pour le père de Christophe, cet évènement est un désastre. Pour que le jeune garçon ne cause plus de problème selon son père, Christophe se voit imposer le port d’un corset métallique afin de l’immobiliser.

© Eddy Cinéma

Avec cet appareillage, Christophe se retrouve isolé à l’école et subit des moqueries à cause de sa différence. Même au sein de sa famille, le jeune garçon est mis à l’écart du milieu agricole par son père et son grand frère. Louis Clichy à travers le personnage de Christophe traite de plusieurs sujets : l’adolescence et le handicap. Mais le long-métrage ne se veut pas punitif envers l’invalidité du jeune garçon. Le port du corset permet l’exploration de l’adolescence et d’emmener le personnage vers d’autres horizons, lui permettant paradoxalement de s'ouvrir aux autres et trouver sa place. 

Le récit initiatique de Christophe est marqué par deux rencontres significatives, la première étant celle de Michel, l’organiste de l’église de son village que nous avons découvert dans un extrait. Dans celui-ci, Christophe doit assister Michel et l’aider à tourner les pages de la partition lors de la messe. Au départ la maladresse de Christophe gêne l’organiste puisque le jeune garçon mélange sans le vouloir les pages de la partition. Heureusement Christophe arrive à corriger ses étourderies et la messe peut ainsi se jouer sans accrocs.

« C'est un moment important. Il se retrouve avec un père de substitution qui va lui apprendre plus ou moins la musique. » explique le réalisateur. Grâce à l'apprentissage d’un instrument fait en dehors de son cadre familial tendu, Christophe reprend doucement  confiance en lui.

© Eddy Cinéma

Le film se déroulant en deux temps, Christophe a grandi de quelques années et s’est maintenant habitué à son corset. « Quand on est dans un film [live], on doit changer d'acteur·rice pour signifier qu’[iel] a vieilli. [...] [Avec] une ellipse de deux ans et je retrouve le personnage un peu transformé, mais pas tant que ça », explique Louis Clichy. Ainsi l’animation permet de signifier un changement léger à travers la période charnière qu’est l’adolescence. Louis a vieilli mais n’est pas encore un adulte et n’est plus un enfant. « Le handicap, [...] je le vois comme une espèce d'adolescence, un truc qui nous arrive, avec un corps qu'on ne maîtrise pas très bien. [...] On ne sait pas trop à quoi ça sert et ça nous entrave dans les mouvements. » Louis Clichy estime que l'animation est le médium idéal pour traiter du handicap et de l’adolescence de manière grave et sérieuse mais aussi de manière burlesque qui amène des situations drôles et intéressantes, sans avoir pour but de se moquer ou ridiculiser les personnes en situation de handicap.

Un autre moment significatif pour Christophe est sa rencontre avec Clara. Dans un nouvel extrait qui nous a été présenté, nous voyons le jeune garçon attendre le bus pour aller à son cours d'aquathérapie. C’est là qu’il fait la rencontre de la jeune fille. Assise sur le toit de l’arrêt de bus, Clara vient tout juste d'emménager et prend des cours de gymnastique. Construite en opposition avec le jeune garçon, la jeune fille n’a ni frère ni soeur et ne sait pas quoi faire dans la vie. Elle a mille idées à la seconde et est plutôt grande gueule. Son arrivée va chambouler le quotidien de Christophe, puisque la jeune fille va lui apprendre à lâcher prise en plus de lui apporter un vrai vent de liberté au milieu du silence pesant de son père et du port constant de son corset.

© Eddy Cinéma

Dans ce long-métrage, adolescence et handicap sont liés par une analogie propre au réalisateur, plutôt astucieuse. Après en avoir appris plus sur l’histoire de son futur long-métrage, Louis Clichy a évoqué la mise en scène. Concernant le corset, le réalisateur use du côté contraignant et douloureux du corset pour faire ressentir sa pénibilité aux spectateur·ices. 

La modernisation du monde agricole durant les années 80, une autre thématique forte du film, va profondément impacter la famille de Christophe. Le jeune garçon est donc plongé dans un dilemme assez complexe, partagé entre sa nouvelle vie développée en dehors de la ferme et le quotidien de sa famille déjà en difficulté à cause de leur tracteur inutilisable et de l’arrivée de nouvelles technologies agricoles.

Louis Clichy, en plaçant son intrigue dans les années 80, souhaite traiter de la transformation de l’agriculture durant cette période-là. L’intrigue du film se passe en Beauce, une grande région dédiée à l’exploitation agricole située au sud de Paris. « Ça me plaisait de parler de cette région, [...] on n'est pas dans une campagne bucolique et chatoyante, c'est une région qui est totalement exploitée, [...] il y avait cette idée aussi de maîtriser la nature comme on maîtrise le corps de cet enfant en lui mettant un corset. Il y avait des parallèles qui me plaisaient beaucoup. », explique Louis Clichy.

En se servant de l’agriculture, le réalisateur souhaitait également aborder la question de la transmission du métier d’agriculteur et la relation père/fils. Même si le film est ancré du point de vue de Christophe et que sa relation avec son paternel semble complexe, le jeune garçon va découvrir petit à petit un autre portrait de son père. Au-delà d’un homme taiseux coincé dans un monde rural et traditionnel, on y découvre une personne qui aurait voulu suivre une autre vocation. Le silence du père est d’ailleurs une source de créativité pour Louis Clichy, car étant donné que le personnage ne prend que rarement la parole, il y a donc une économie de mots mais aussi une économie de l'animation.

© Eddy Cinéma

 

Une direction artistique au plus proche du réel

Cécile Guillard a ensuite pris la parole pour évoquer la direction artistique du long-métrage. La directrice artistique a évoqué son arrivée sur le projet qui débutait à peine, pensé au départ en noir et blanc. Tout d’abord, elle et Louis Clichy sont partis pendant un mois en résidence à la Ciclic, l’agence régionale du Centre-Val de Loire située non loin de la Beauce, afin d’y faire du repérage pour construire l’univers du futur long-métrage. L’idée était de comprendre l’identité de la région et de s’en nourrir. La directrice artistique nous a présenté quelques croquis réalisés sur place. Elle a évoqué l'absence de reliefs dans la région, laissant place à une grande ligne d'horizon qui sert à structurer le regard. La ferme de la famille de Christophe ou encore les sillons sont les seules structures à s'immiscer dans le paysage. 

Cécile Guillard et Louis Clichy en repérage © Louis Clichy sur Instagram

Si Louis Clichy s’était déjà penché sur un pilote en noir et blanc de son film, le rôle de Cécile Guillard était d’amener de la couleur et de la lumière. L’objectif était de lier les personnages déjà établis à de nouveaux décors. Il a alors été convenu d’adopter un trait naturaliste et réaliste pour compléter le trait épais et expressif de Louis Clichy semblable à de l’encre de Chine.

« Comment faire en sorte que la couleur ne paraphrase pas le trait et raconte autre chose ? C'était vraiment essentiel, et ça nous a guidés tout au long de la production. [On a] essayé de jouer avec la plasticité et l'organique. C'était quelque chose qui m'intéressait énormément, et qu'on avait envie aussi d'intégrer, vu qu'on parle quand même de champs, de bouleversements aussi, et de ce jeune enfant qui devient adolescent »  développe Cécile Guillard. 

© Eddy Cinéma

La directrice artistique a expliqué ensuite sa façon de travailler. Elle peint au départ sur des petits formats qui lui permettent d’aller à l’essentiel afin d’être davantage productive. Travailler sur des formats timbre poste, l’a aidé à ne pas se perdre dans les détails et à laisser parler les impressions de couleur.

Les décors ont été réalisés par une dizaine d’artistes au studio Les Astronautes à Valence, entièrement à l'encre et au pinceau, ce qui permet de garder un trait dynamique et souple. Iels ont travaillé sur des feuilles d'aquarelle de format A4 et passaient à l’A3 s’il y avait des mouvements de caméra. Il fallait donc rester synthétique et expressif sans aller trop dans le détail. Chaque décor représente à lui seul un véritable enjeu car la moindre erreur commise signifiait recommencer à zéro. Une fois les décors papiers terminés, ils étaient ensuite scannés.

Un détail qui a été essentiel lors du colorboard – séquence d'images ou de panneaux de couleurs qui illustre l'évolution des couleurs tout au long d'un film – et lors de la pré-production, est l’utilisation de la lumière. Avec la technique de l’aquarelle, l’image est construite grâce à des contrastes assumés, mais aussi grâce à des réserves de blanc. 

La construction des décors s’est faite de manière certes non-conventionnelle, mais l’ingéniosité de la méthode de travail de Cécile Guillard a porté ses fruits car il en ressort des décors magnifiques où l’on sent le coup de pinceau de l’artiste.

© Eddy Cinéma

Après les décors, place aux personnages. La productrice Céline Vanlint d’Eddy Films a révélé que la famille de Louis avait été dessinée avant d’avoir été écrite. Dans les simples croquis de Louis, elle a vu énormément d’émotions, en plus d’y percevoir déjà les caractères de la famille de Christophe. Les personnages secondaires comme Clara et Michel ont été pensés un fois l’écriture du long-métrage lancée. 

Concernant l’enregistrement des comédien·nes, le film innove puisqu’il a été fait in situ. Il a donc fallu penser aussi à un tournage live : une scène en extérieur signifiait un enregistrement des comédien·nes en extérieur et le même procédé était appliqué pour les scènes d’intérieur. Tout est en situation réelle, comme dans un film live : l’enregistrement des voix est conservé. Louis Clichy a aussi fait le choix de faire appel en très grande majorité à des acteur·rices non-professionnel·les, voire des membres de sa famille pour apporter encore plus de réalisme dans les performances vocales. Il y a néanmoins des acteur·ices confirmés dans le casting vocal du long-métrage tels que Rod Parado, Alexandre Astier ou encore Jean-Pascal Zadi qui fait une petite apparition.

© Eddy Cinéma

Chloë Aubert, la cheffe-animatrice du long-métrage a ensuite pris la parole pour continuer d’évoquer le travail sur les personnages. Concevoir leur acting a été un paramètre primordial dans l’élaboration de l’animation. Sur cette production l’acting – tout ce qui donne de la crédibilité et du réalisme aux personnages à l’écran grâce aux clignements des yeux, la respiration, la gestuelle etc…  – prenait le pas sur la technique. C’est avec cette directive que les animateur·ices ont travaillé. Chloë Aubert les laissait lui proposer une première version faite de leurs envies, de leurs vécus dans l'animation et comment iels envisageaient la scène. Lorsque la scène dans son intention était validée, des corrections techniques étaient appliquées. Nous avons eu droit à plusieurs scènes du film qui nous ont été décortiquées par la cheffe-animatrice afin de les comparer.

Dans la scène qui nous a été présentée, nous voyons la mère de Christophe qui vient consoler le jeune garçon dans sa chambre, allongé sur son lit, avant d’être rejoint par le père. 

Avec son analyse des deux scènes, Chloë Aubert démontre ainsi le pouvoir de l’animation, de l’acting et du timing. Des gestes simples comme une caresse, un regard ou un mouvement arrivant dans la scène trop tôt peuvent changer le sens de la narration. Malgré un acting très réaliste, certaines scènes adoptent une animation parfois cartoonesque rappelant les premiers court-métrages de Louis Clichy. Le long-métrage adopte différents styles d'animation, lui permettant ainsi de coller au mieux au ton des scènes, qu’elles soient comiques ou en retenue dans l'émotion.

© Eddy Cinéma

Avec une production peu conventionnelle au plus proche des intentions du réalisateur, Le Corset brille par son réalisme dans la performance des personnages au plus proche de l’émotion. Les décors en aquarelles traditionnels aux couleurs pastels donnent du cachet au film et on sent dans chacun d’eux toute la délicatesse et le geste du pinceau.

 

Un film d’auteur français aux multiples représentations

Prévu pour le 14 octobre 2026, Le Corset se démarque par sa direction artistique réaliste, aussi bien dans ses décors faits en aquarelle que dans l’acting des personnages. Le trait expressif et épais de Louis Clichy gagne en plus-value avec ses équipes dirigées par Cécile Guillard et Chloë Aubert. Le long-métrage se positionne déjà comme un des films les plus poignants de l’année grâce à un récit initiatique articulé autour de thématiques complexes qui se mélangent à merveille, telles que l’adolescence, le handicap tout comme l’agriculture et les liens familiaux. Nous avons été touché·es lors de ce work-in-progress par cette histoire en animation traditionnelle imaginée par Louis Clichy qui après de grosses productions en 3D revient vers le film d’auteur. Nous avons aussi hâte de découvrir le traitement du personnage de Christophe dans le récit, le plaçant comme l’un des très rares personnages principaux de long-métrages d’animation français en situation de handicap. 

Fin de l'article
Photo de profil
Par Zel

Salut moi c'est Zel :) À travers mes longs articles alambiqués je parle de ce que j'aime comme l'animation indépendante et les œuvres jeune public de qualité. J'aime me tenir au courant de toutes les actualités liées à l'animation et je souhaite voir de meilleurs représentations dans notre médium préféré !