Affiche du court métrage El Cuerpo de Cristo

El Cuerpo de Cristo est un court-métrage d’animation 2D de 12 min sorti en 2025 et réalisé par Bea Lema, également autrice du roman graphique sur lequel est basée cette adaptation. Le film nous conte l’histoire d’Adela, une femme tourmentée par le diable et ses visions. Entre religion et science moderne, la solution est peut-être, comme bien souvent, à mi-chemin entre les deux.



⚠️ Mise en garde
Cet article évoque des cas de VSS et peut ne pas convenir à tout le monde.

De manière assez surprenante, la BD de l’autrice espagnole Bea Lema a tout d’abord été publiée en France (si l’on exclut une première édition en galicien en 2017). A l’issue d’une résidence organisée par la Maison des Auteurs à Angoulême en 2022, elle rencontre l’éditeur Sarbacane qui lui propose de publier son travail sous le titre Des maux à dire  en 2023. Il sera rapidement suivi par l’édition espagnole chez Astiberri. En 2024 El Cuerpo de Cristo remporte le Premio Nacional de Cómic espagnol. Elle est ensuite rapidement approchée par les producteur·ices Chelo Loureiro (Abano) et Iván Miñambres (Uniko) qui lui proposent une adaptation en film d’animation. Le film sort alors en 2025 et fait depuis la tournée des festivals d’animation grâce au travail de promotion mené par Miyu Distribution. 

Santé mentale et religion 

Dans la BD (ou le roman graphique), l’héroïne n’était pas encore Adela, mais Vera, sa fille — double fictionnel de l’autrice Bea Lema.  Cette dernière préfère effectivement le terme d’autofiction à celui d’autobiographie pour parler de son œuvre. Le terme de fiction permet d’une part une mise à distance du réel, d’autre part de ne pas s’engager sur la véracité des événements. Elle confie elle-même craindre les effets du temps sur sa mémoire ou bien la vision déformée des événements qu’elle a pu avoir par le prisme de son jeune âge au moment des faits.

Dans l’œuvre papier nous suivons donc l’histoire du point de vue de Vera, témoin de la lente dégradation de la santé mentale de sa mère. Le lecteur est dans la même position que l’enfant à l’époque, désemparé, incapable de comprendre le mal qui ronge la mère et ce qu’il peut faire pour la guérir. Évidemment, le père essaie de l’emmener chez le médecin, le psychiatre, lui fait prendre des médicaments pour la soigner, toutes les méthodes habituelles, mais rien n’y fait. Adela reste persuadée d’être possédée par le diable.

La distance vis-à-vis de l'institution médicale, la froideur du système, est représentée ici directement grâce au medium animé. 

Au travers d’un flash-back, on aperçoit la jeunesse d’Adela dans l’Espagne rurale des années 1940. A cette époque, la médecine moderne n’était pas une évidence et la religion occupait une place importante dans la vie de la communauté ; il était courant de penser que le problème résidait dans « le mauvais œil » et faire appel à une guérisseuse pour s’en débarrasser était commun. Cette incursion dans son passé nous permet de deviner les possibles racines de ce trouble, et le traumatisme qui en est à la racine… 

L’autrice explique également avoir fait des recherches sur les mécanismes de dissociation et de résilience (cope mechanism) que l’esprit peut adopter après avoir subi des traumatismes. Si la réalité devient trop complexe pour être acceptée, alors c’est l’explication magique qui prend le pas.

« J’aimerais que l’on ait une vision plus large de la situation que peuvent traverser ces personnes. […] Ce terme de “maladie mentale” me semble terriblement violent. On associe toujours les affections mentales graves à une personne violente et dangereuse, on ne voit pas plus loin, ce que cette personne peut être en train de traverser et j’aimerais que plus d’empathie émerge à ce niveau. Que l’on commence à les voir davantage comme des personnes blessées/meurtries. »

Après un passage dans ce que l’on devine être une clinique psychiatrique, Adela semble apaisée, avoir enfin trouvé une sorte d’équilibre, les visions ont disparu. Mais quand la directrice lui annonce alors « Vous avez fait de gros progrès, on va pouvoir vous faire sortir », Adela blêmit, comme si elle savait déjà que, hors de ce safe-space (espace sécurisé), le démon pourrait revenir. Et après un enchaînement de scènes de la vie quotidienne, avec sa fille et son mari, montrant le semblant de “vie normale” qu’elle a ou retrouver à l’extérieur, les visions reviennent, inéluctablement. Alors le film termine sur ce dernier plan amer, miroir du premier, où cette fois-ci Adela accepte de prendre le médicament, seule échappatoire en définitive aux reviviscences traumatiques.

De la broderie à la lutte pour l'émancipation 

La particularité graphique de cette BD, puis du film d’animation, qui a immédiatement fasciné les lecteurs et critiques, c’est l’utilisation de la broderie. Pourtant, cette technique n’était pas préméditée au commencement de l’œuvre et s’est plutôt imposée d’elle-même au fil du développement.

Le travail de dessinatrice de bande dessinée étant parfois assez solitaire et fastidieux, l’autrice raconte qu’à un certain point elle s’est mise à broder pour se changer les idées. Puis la technique s’est peu à peu imposée dans son esprit jusqu’à devenir une évidence dans le cadre de l’histoire qu’elle était en train d’élaborer. Ses recherches l’ont menée jusqu’aux arpilleristas chiliennes, dont la broderie était un acte de résistance sous la dictature de Pinochet dans les années 1970. Elles se servaient de leurs créations pour dénoncer les abus de la dictature militaire tels que les emprisonnements, les disparitions ou les séquestrations. Il s’agissait alors d’une double révolution, à la fois contre le pouvoir politique, mais aussi contre le patriarcat. Lema explique : « Ce travail a longtemps été imposé aux femmes, mais pas comme une activité créative et artistique, seulement pour constituer leur trousseau, broder les nappes, les initiales sur une serviette. Mais ces femmes-ci l’ont finalement utilisé dans un but de subversion contre le système politique et il me semblait intéressant de me réapproprier, ou disons, de continuer cette tradition féministe pour parler des histoires qui me touchent à présent. »

Olla común, Fondo Rosemary Baxter.  Colección Museo de la Memoria y los Derechos Humanos. 

Cette technique artistique fait sens également à l’intérieur du récit car il peut aussi symboliser les blessures à recoudre, les traumatismes du passé à refermer. Le fil et l’aiguille, associés encore une fois au foyer et à la maternité, sont parfaits pour évoquer les souvenirs d’enfance de Vera auprès de sa mère Adela.

De la BD au film d’animation 

Pour les producteur·ices du film, il était évident que Bea devait en être la réalisatrice, non seulement car il possède une importante dimension autobiographique, mais aussi pour assurer la continuité avec cette méthode traditionnelle de la broderie qui a fait le succès du roman graphique. Elle s’est par exemple chargée à elle seule de 70 décors brodés dans le film, laissant le reste à trois autres artistes-décors.

L’animation, quant à elle, a été faite sous Blender avec des brushs spécifiques pour imiter ce rendu physique. Les équipes de Abano et Uniko ont fait un travail impressionnant pour développer un workflow qui permet d’uniformiser les techniques physiques et digitales.

Pour Chelo et Iván, leur rôle de producteur·ice sur ce projet a consisté à accompagner Bea au mieux dans le passage du papier vers l’animation. Adapter une BD de 184 pages en 11 minutes de court métrage n’est pas si évident, surtout quand c’est la première fois. Bea témoigne d’ailleurs de la difficulté de passer du travail solitaire de dessinatrice à celui de réalisatrice à la charge d’une équipe de 20 personnes : « L’autre personne ne va dessiner exactement comme toi, chaque animateur a son propre style, et puis, on va te faire des propositions de sound design, de musique… Il y a tout ce travail de communication, de coordination pour parvenir au résultat que tu veux. […] Mon dieu, l’animation demande d’investir tellement d’efforts et de temps, mais si ça ne marche pas, il n’y a pas de retour en arrière, n’est-ce pas ? Et puis, l’animation demande tellement d’argent, c’est sûrement la plus grande contrainte. »

Le duo de producteur·ices explique qu’une partie du rôle de producteur demande de savoir couper ; ce besoin répond parfois à des raisons économiques (c’est un fait), mais pas seulement, car « l’animation est un outil fantastique qui permet de raconter des histoires dans un temps très court ».

Il a donc fallu faire des choix, car impossible de tout adapter. D’abord, la thématique centrale, c’est bien la psychose que traverse Adela : elle devait donc logiquement devenir le personnage central de l’histoire. Par ailleurs, ce qui est particulièrement intéressant avec la démarche de la réalisatrice, ce sont les recherches importantes menées afin de faire de ce film non seulement une histoire familiale personnelle, mais aussi de parler d’un phénomène plus systémique. 

Dans une interview sur la chaîne Tribu Dibu, elle cite par exemple les travaux de la psychiatre Judith German qui a étudié les cas « d’hystérie » en France dans les années 1930. 

La conclusion de la chercheuse était notamment que 90% des femmes diagnostiquées comme étant atteintes de « psychose hystérique » avaient subi des violences sexuelles de l’entourage familial dans l’enfance.

« Et puis les scènes qui devaient absolument figurer dans le film sont celles relatives aux croyances. Comme la scène d’ouverture qui montre une procession inspirée du sanctuaire de O Corpiño-Lalín, qui a d’ailleurs été particulièrement intéressante à travailler, car nous avons pu utiliser de véritables enregistrements historiques des années 60, provenants de cette région spécifique de Galice où l’on pratiquait effectivement les exorcismes » développe la réalisatrice dans l’interview de Radixanimacion.

Enfin, le partenariat avec Miyu Distribution garantit une très belle exposition pour le film en festival et à l’international, comme le souligne Iván : « Nous avons conclu un accord avec Miyu, le distributeur de courts métrages d'animation par excellence. Chaque année, deux ou trois de leurs œuvres sont nominées aux Oscars.

Nous leur avons envoyé le film et ils nous ont dit qu'après l'avoir vu, ils avaient fini en pleurs au bureau. Ils ont adoré tant le fond que la forme. Il sortira fin novembre [2025] dans un festival très important et nous avons déjà confirmé d'autres rendez-vous internationaux. »

On lui souhaite alors une belle carrière en festivals et de nombreux prix !

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Par Kyuu